Le soleil est mort ce soir

le soleil est mort ce soir

Décrivez la couleur du ciel
le jour où la mort l’a emportée.
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Elle s’est levée à l’aube, auréolée par les premières touches de lumière dans le ciel. La symbiose est si parfaite que j’en viens à me demander qui d’elle ou du soleil accompagne les mouvements de l’autre. Ils s’éveillent en même temps, sortent des sombres limbes de la nuit pour savourer un jour nouveau. La tapisserie noire déroulée derrière un lit d’étoiles se déchire lentement par endroits, et de petites fleurs d’un rose timide se faufilent dans les failles pour mieux s’épanouir en des bouquets de plus en plus imposants. Défraîchie par les rayons naissants de l’astre solaire, la toile de fond perd de son intensité et se mue en un bleu insondable. Les nuances s’éclaircissent de minute en minute comme pour célébrer la vie et mettre en branle les rouages du quotidien après une douce nuit de torpeur. Un autre jour sur Terre, banal et savoureux à la fois.

Nos chemins se séparent peu après le petit-déjeuner ; nous ne travaillons pas au même endroit. Chaque minute passée loin d’elle semble s’étirer sur des décennies, comme si les failles dans la toile matinale avaient ouvert un passage vers un trou noir où même l’espace-temps se fige. En fin d’après-midi, mon portable vibre sur mon bureau et je reconnais aussitôt son numéro sur l’écran. Je ne peux m’empêcher de sourire et de me trouver idiot, sans arrêt torturé entre la tendresse que son souvenir éveille en moi et la virilité que j’aime tant véhiculer auprès de nos amis. Je décroche sans plus tarder et le temps reprend enfin son cours. Mais tout s’écroule en une fraction de seconde… Comment figer à nouveau l’horloge qui égrène déjà un avenir volé ? Comment préserver ces derniers instants de bonheur insouciant avant de savoir, avant de courir jusqu’au métro et rejoindre l’hôpital, avant de voir ce drap blanc tiré sur son visage…

Un médecin me rejoint, me parle de circonstances, de blessures, de complications, de tentatives de réanimation. Je l’entends mais ne parviens pas à l’écouter. Les mots se brouillent quelque part entre mes tympans et mon cerveau. Un profond sentiment de perte me serre le cœur comme dans un étau, ma tête m’élance avant de se vider de toute substance et de toute émotion. Le trou noir m’a englouti en même temps qu’elle. Le médecin repart.

Je ne sais combien de temps je suis resté là, assis devant le brancard sans même trouver la force de soulever le drap pour lui dire au revoir. Ne vaut-il mieux pas garder en mémoire son sourire, ses baisers, ses taquineries du matin, plutôt qu’un visage aux lèvres glacées, déserté comme un coquillage vide en bord de mer que le sable finira par engloutir ?

Je relève le menton, la gorge toujours nouée, et mon esprit s’évade au-delà de la vitre. Le crépuscule embrase le ciel de jaunes et d’oranges flamboyants. Le monde est en feu, il fait écho à la révolte, à l’injustice, qui grondent en moi et me ramènent vers les vivants. Je lâche prise et laisse s’exprimer ma souffrance. Je crie, je pleure, je proteste tandis que des rouges et des pourpres explosent sur la voûte céleste en un gigantesque feu d’artifices. L’harmonie est rompue et il n’y a plus à se demander qui du soleil ou d’elle se nourrissait de l’autre. L’astre l’accompagne une dernière fois et glisse doucement de vie à trépas. La nuit le grignote petit à petit comme le mal qui a rongé mon amour. Ces deux êtres qui m’étaient si chers s’évanouissent de concert et me laissent seul au cœur des ténèbres. La lumière reviendra-t-elle un jour ?

Le soleil est mort ce soir © Thalyssa Delaunay, 30/09/2013

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