Cruelle Expiation

C’est arrivé comme ça, sans prévenir… Le monde a basculé dans l’horreur en un seul et unique instant, laissant à peine à l’Homme le temps de pousser un cri. La vie a explosé – dans tous les sens du terme – sans nous accorder le moindre compte à rebours. Sans nous laisser une dernière chance de nous rattraper. Personne n’avait repéré le moindre signe précurseur, aucun scientifique n’avait donné l’alerte… Nous avons rempli ce vase, goutte après goutte, année après année, et il a fini par déborder, éclaboussant la Terre de part en part avec notre sang à tous…

Je m’appelle Cassandre et j’ai dix-sept ans… mais pour combien de temps encore ?

cruelle expiation

Capture d’écran : Gamersyde © Enslaved

—    Tu comptes décrocher quand de ta console ? T’es pas le seul à vouloir profiter de la télé, tu sais ?

Erwan ou le bonheur d’avoir un petit frère de quatorze ans… Mais j’avais beau le fusiller du regard et grogner, le menacer d’aller tout raconter à nos parents, ce petit entêté continuait tranquillement de conduire comme un malade dans les rues de Gran Turismo. J’avais eu une journée pourrie au bahut, mais elle n’était apparemment pas sur le point d’aller en s’arrangeant. Dans un geste rageur, je jetai mon sac par terre et rejoignis ma chambre dont je ne manquai pas de claquer la porte au passage, en espérant que tout l’immeuble en ait tremblé jusque dans ses fondations. Je me laissai tomber en arrière pour mieux rebondir sur le matelas de mon lit et fermai les yeux. On dit que la musique adoucit les mœurs, mais je ne trouvais même pas le courage d’allumer ma chaîne-hifi. Les cours avaient été chargés d’interrogations-surprises et de devoirs à rendre en un temps record, et ma pause-déjeuner avait été gâchée par un énième coup bas de la peste de la classe. Mon portable vibra dans la poche de ma veste pour m’annoncer l’arrivée d’un SMS. Sûrement Michaël, mon petit-ami, qui tentait de se faire pardonner après avoir laissé l’autre me piétiner sans broncher. Il était resté bras ballants pendant qu’Evelyne me rabaissait devant tout le réfectoire et avait même été jusqu’à jeter mon plateau-repas par terre pour me rappeler combien elle n’avait pas fini de me faire payer. Michaël était un ami d’enfance, nous avions toujours été proches et petit à petit, comme dans ses feuilletons-clichés à l’eau de rose, notre amitié s’était mue en quelque chose de plus profond, de plus intime, de plus passionné. Mais il était surtout le beau gosse du lycée, et sa popularité n’avait d’égal que sa gentillesse. Un paquet de filles se pâmaient sur son passage, et Evelyne en faisait – malheureusement pour moi – partie. Mais quand bien même on le croyait parfait, il était aussi apparemment terriblement lâche… Je décidai de le laisser mariner dans sa culpabilité un peu plus longtemps, j’avais vraiment besoin de me calmer, de relativiser. En répondant immédiatement à son texto, je risquais fort de m’en prendre à lui plus que de raison, et je préférais autant éviter…

Je fis le vide dans ma tête pour me détendre, mais bien sûr, Erwan vint ramener son grain de sel et lâcha un hurlement digne de la plus belle demoiselle en détresse. Remarque, avec ses cheveux blonds comme les blés – qu’il refusait dernièrement de couper, ses grands yeux verts et son visage bien rond aux traits angéliques (ce qu’il était pourtant loin d’être), je pourrais sûrement bientôt l’appeler Raiponce ! J’optai pour l’indifférence et mon infaillible tactique du « cause toujours, tu m’intéresses ». Mais pour vous prouver combien je n’exagère pas en le décrivant comme particulièrement pénible, je peux vous dire que les cris suivants furent encore plus effroyables qu’une craie qui crisse sur la surface d’un tableau. Pas si infaillible que ça, finalement, la tactique… On était passés du « Aaaah !!! » à « c’est quoi, ce bordel ?! » en passant bien entendu par l’incontournable « Cassie, viens viiiiiiiiiite !!! ». Je lâchai un soupir exaspéré, mais devinant que mon calvaire ne prendrait fin que lorsque je serais allée le retrouver pour lui mettre les points sur les « i » en un sanglant face à face, je finis par me lever et par sortir de ma chambre comme une furie prête à lui arracher la tête. L’idée qui me vint de la planter au bout de ma fourchette, ce soir au dîner, avait quelque chose d’assez jouissif.

—    Je te jure que si tu me fais venir juste pour chouiner d’avoir emplâtré ta bagnole dans le mur d’un village italien, je t’envoie directement la mafia pour te régler ton compte ! le menaçai-je sans la moindre honte tout en remontant l’étroit couloir de notre appartement.

Je finis par émerger dans le salon, intriguée de ne pas l’entendre riposter avec une de ces répliques assassines dont seuls les petits frères ont le secret. Je le trouvai au contraire debout devant la table basse, manette par terre. Il avait la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Il semblait fixer la télévision, mais mon angle de vue ne me permettait pas encore de comprendre ce qui semblait le clouer ainsi sur place. J’avançai de quelques pas, tournai la tête et… me figeai à mon tour.

—    Nan mais je rêve ! Qu’est-ce que t’as encore foutu ?! soufflai-je, incrédule et plus énervée que jamais.

Ma mère était fleuriste, nul besoin du coup de préciser que l’appartement était submergé de plantes jusque dans ses moindres recoins. La télévision était en l’occurrence encadrée par deux compositions florales. Ne venez pas me demander plus amples précisions, je n’ai pas la main verte !

—    Et comment j’aurais fait ça, d’après toi ?! gémit-il sans pouvoir détacher son regard des branches de lierre qui emprisonnaient à présent tout le meuble-télévision et qui avaient apparemment fait court-circuiter le tout.

S’il y a une chose encore plus agaçante qu’entendre un petit frère partir dans les aigus, c’est bien lorsque ledit petit frère marque le point gagnant avec une remarque aussi pertinente que celle avec laquelle il venait de me rabattre le caquet.

—    Ramène-toi ! lâchai-je en lui attrapant le poignet et en l’entraînant vers la cuisine.

Je décrochai le téléphone de son socle mural pour appeler notre père. Il était normalement encore en réunion, mais c’était indéniablement un cas d’extrême urgence. Il pourrait nous le pardonner, non ? Malheureusement, aucune tonalité ne résonna dans mon oreille quand j’y portai le combiné. Le point positif dans l’histoire, c’est que le lierre n’était pas une plante carnivore ! J’ouvris la bouche pour gratifier l’objet inutile dans ma main d’une bordée de jurons, mais la baie vitrée explosa au même instant. Erwan se remit à hurler et mon cœur rata lui-même un ou deux battements, ce qui ne m’empêcha pas de me plaquer aussitôt par terre derrière le bar, les mains serrant ma tête dans un réflexe de survie finalement assez contestable.

—    Cassie, se mit à sangloter mon frère qui était resté debout, tourné vers le balcon.

J’avais beau souvent le détester, entendre cette voix brisée et apeurée chez lui me déchira le cœur, et je me relevai péniblement en planifiant pour une fois de le prendre dans mes bras pour le rassurer. Avant d’aller au bout de mes bonnes résolutions, je jetai instinctivement un coup d’œil pour voir ce qui avait fait exploser les grandes portes-fenêtres et me surpris à lâcher à mon tour un gémissement des plus mélodramatiques. Deux énormes racines rampaient comme des serpents à l’intérieur de notre logis, cherchant leur chemin à tâtons, l’une partant vers la gauche où se trouvaient la salle de bain, le bureau de mon père et un petit débarras, tandis que l’autre rampait inexorablement dans notre direction.

—    C’est quoi ce délire ?! m’écriai-je d’une octave trop haut.

Je regardai sur ma droite, vers le couloir menant aux chambres, pour évaluer mes chances de pouvoir me ruer jusqu’à la mienne et récupérer mon portable sans m’y retrouver piégée. Je fis un pas en avant, décidant que nous n’avions pas une seconde à perdre, mais Erwan agrippa mon débardeur en me suppliant de ne pas le laisser. Je le réprimandai aussitôt, l’accusant de se comporter comme un gamin, mais ce bref instant avait suffi pour que la seconde racine envahisse le couloir, me bloquant totalement le passage.

—    Je promets de rejoindre Greenpeace pour bannir les OGM et l’énergie nucléaire de nos vies si ce cauchemar s’arrête !

Malheureusement, l’envahisseur semblait indifférent à mes beaux engagements, et avant que je ne réalise ce qui se passait, Erwan avait déjà ouvert la porte d’entrée à la volée pour mieux hurler sur le palier. Ce n’était peut-être pas si idiot, finalement… Je pris mes jambes à mon cou lorsque la première racine réduisit en poussière une solide bibliothèque, comme s’il s’agissait d’une simple brindille. Mon cadet tambourinait frénétiquement sur le bouton d’appel de l’ascenseur et je débouchai derrière lui pour lui taper l’arrière du crâne.

—    T’es bête ou tu le fais exprès ?! On t’a jamais appris à prendre les escaliers en cas d’urgence ?! T’as vraiment envie de te retrouver coincé dans une cage à lapin entre deux étages ou de t’écraser au rez-de-chaussée quand ces… choses… boufferont les câbles ?!

Il me regarda d’un air éberlué – jamais il n’avouerait que c’était à mon tour de marquer des points, mais il se rua instantanément dans la cage d’escaliers d’où s’élevaient les cris de nos voisins. Nous dévalâmes les marches, étage après étage, d’un pas si frénétique que c’est un miracle qu’aucun de nous n’ait roulé-boulé jusqu’en bas. Un autre locataire n’avait malheureusement pas eu cette chance… Il me sembla reconnaître ce vieil aigri du troisième, mais l’angle improbable que formait sa tête avec le reste de son corps me découragea d’y regarder de plus près. Son chien, un superbe golden retriever, le poussait du bout de la truffe comme pour l’encourager à se relever. La gorge serrée et le cœur au bord des lèvres, j’attrapai la laisse et tirai dessus pour le convaincre de nous suivre. Il ne gagnerait rien à rester planté là, à espérer l’impossible, et déjà fidèle à mon nouvel engagement envers la planète, je ne pouvais me résoudre à l’abandonner. Existait-il d’ailleurs quelque part une clause de non-assistance à animal en danger ? Ce n’était pas le moment de plaisanter ni de tergiverser, alors nous recommençâmes à dégringoler les marches deux étages restants.

Hélène, une jeune avocate prétentieuse vivant à notre étage, bouscula Erwan quand nous débouchâmes enfin dans le hall d’entrée, et je dus me retenir de l’invectiver. J’étais la seule à pouvoir le maltraiter : qu’elle se cherche un autre petit frère si elle n’en avait pas !  Mais le spectacle de ce qui nous attendait dehors me cloua néanmoins le bec tandis que Poilu (j’ignorais complètement son nom, vu l’antipathie qui émanait au quotidien de son maître) se mettait à grogner sourdement, puis à aboyer. Je ne saurais jamais s’il tentait d’intimider les envahisseurs ou s’il était aussi terrifié que nous, comme semblaient le prouver les poils hérissés le long de son échine. C’était la jungle dans la rue… L’Amazonie était un jardin reposant et bien agencé, en comparaison… Des gens criaient et couraient dans tous les sens, se bousculaient, se piétinaient, se séparaient et se rejoignaient en un ballet désordonné. Les arbres, les pelouses, les fleurs, les arbustes gonflaient par à-coups, comme si leur sève était véhiculée par un seul et même cœur. Ils gagnaient du terrain à chaque seconde, pulvérisant les murs, crevant les trottoirs, s’enroulant autour des bâtiments voisins et escaladant les immeubles. Des voitures se retrouvaient déjà sur certains toits de maisons, d’autres avaient explosé sous l’étreinte trop intime des végétaux. Le tramway avait déraillé et de malheureux passagers tentaient désespérément de s’extirper de ses entrailles fumantes. Mais c’était finalement comme aller de Charybde en Scylla : le peu qui y parvenaient étaient aussitôt cueillis à la sortie par les longues branches d’un vieux saule pleureur.

Je sortis de ma torpeur pour plaquer une main sur les yeux d’Erwan, qui la repoussa aussitôt en protestant qu’il n’était plus un gamin. Gamin ou pas, il me sauta littéralement dans les bras quand un corps lâché en hauteur par le saule s’écrasa juste devant l’immeuble en un bruit d’os brisés et d’éponge saturée absolument répugnant. Une éponge saturée d’un sang qui nous éclaboussa puisque la baie vitrée de l’immeuble avait été pulvérisée avant même notre arrivée.

—    On… On fait qu… quoi maintenant ? hoqueta Erwan tandis que son visage blêmissait.
—    Qu’est-ce que j’en sais ?! J’ai l’air d’un putain de commando ?! C’est toi qui joues à ces jeux débiles où faut slalomer entre les zombies tout en zigouillant des vampires, non ?! me mis-je à hurler, au bord de l’hystérie.

Je n’étais pas en colère après lui. J’étais plutôt paniquée et je ne savais vraiment pas quoi faire… J’étais l’aînée, l’exemple, le modèle. J’étais censée le protéger et prendre des initiatives, donner la marche à suivre. En un mot, me montrer « responsable ». Mais on ne m’avait jamais fourni le kit de survie de grande sœur en territoire hostile, et la situation m’aurait paru délirante si les gens ne tombaient pas comme des mouches autour de nous… Je me sentais si impuissante… désemparée… vulnérable…

Poilu partit sans crier gare en direction de la cage d’escaliers que nous avions quittée quelques minutes auparavant. Il bondit tel un diable hors de sa boîte et la laisse m’échappa de la main, m’empêchant ainsi de me déboîter l’épaule dans le mouvement.

—    Et merde !! Poilu !!!… Reviens !!! m’exclamai-je en dansant d’un pied sur l’autre, ne sachant si je devais le suivre ou fuir au plus vite avec Erwan.
—    Poilu ? Sérieux ? T’as pas trouvé mieux ? commenta ce dernier avec un degré de sarcasme encore inédit dans la voix.
—    Va t’faire ! grognai-je en décidant de suivre le chien.

Les animaux n’étaient-ils pas supposés avoir certaines intuitions ? De toute façon, en ma qualité d’adolescente adepte du shopping et des conversations entre filles, j’étais tout bonnement mal barrée pour rivaliser avec Poilu dans le domaine des instincts primitifs, et je doutais que mon mascara me serve à grand-chose pour survivre à cette implacable folie s’abattant sur la ville. Je ne pus retenir un frisson en me demandant si le phénomène s’étendait à plus grande échelle encore…

—    La cave ?! Tu délires ou quoi ?! protesta aussitôt Erwan. Tu veux nous enterrer vivants ?!
—   Tu préfères peut-être aller te promener à l’ombre de ces arbres ?! sifflai-je entre les dents en une méprisante suggestion, tout en courant vers la cage d’escaliers.

J’appuyai sans grand espoir sur l’interrupteur, mais les ampoules refusèrent obstinément de s’illuminer. Pourtant, les veilleuses semblaient encore tenir bon, et éclairaient timidement le chemin qui s’étirait au plus profond des entrailles de la terre. Poilu attendait au sous-sol, la langue pendante, la queue anxieusement rabattue entre les pattes arrière. Il jappa en m’apercevant, s’élança de quelques mètres, s’arrêta et se retourna comme pour vérifier que je le suivais bien. Erwan déboula derrière moi et me percuta de plein fouet dans la semi-obscurité.  Je tombai en avant, et faute de trouver quoi que ce soit pour me rattraper, je m’écrasai misérablement par terre et me mordis la langue quand mon menton claqua contre le sol. Une douleur lancinante la vrilla de part en part tandis que l’écœurant goût métallique du sang envahissait ma bouche.

J’aurais aimé l’insulter des pires choses que j’aurais pu inventer rien que pour l’occasion, mais j’avais trop mal pour songer à parler pour le moment. Et même si je ne parvenais pas réellement à distinguer ses traits dans la pénombre, je sentais au ton de sa voix qu’il était sincèrement désolé. Il avait au moins la délicatesse de ne pas me traiter de gros cul de vache ou de m’ordonner de me pousser hors de son chemin, aussi décidai-je pour une fois de mettre mon animosité de côté. Je me relevai rapidement, m’époussetai les mains et me mis à chercher le chien du regard. Celui-ci était à une demi-douzaine de mètres devant nous et fixait les ténèbres d’un air inquiétant, tous les sens aux aguets. La tête basse, le poil à nouveau hirsute sous l’effet de la peur et de la méfiance, il guettait le corridor d’où s’élevaient d’inquiétants frottements. Nous étions pris au piège… Il était apparemment impossible d’avancer. Et encore plus impensable de reculer, sachant ce qui nous attendait dehors. Erwan oublia son orgueil typiquement masculin et se blottit contre moi, ses mains m’agrippant avidement le dos tandis qu’il enfouissait son visage dans ma poitrine. Nul doute qu’il deviendrait un vrai petit pervers en grandissant !… En admettant que nous survivions à cet enfer… Je lui retournai son étreinte, fermant mes yeux qui se brouillaient de larmes et ne percevaient de toute façon pas grand-chose dans ces fichues caves.

Je priai secrètement pour que ce soit rapide et sans douleurs… Malgré toutes mes belles promesses de mourir dignement sans rajouter ma panique et mon horreur à celles d’Erwan, je hurlai si fort en sentant mon épaule droite prise dans un terrible étau que ma voix dérailla, laissant celle de mon frère au premier plan de la scène. Que faisait ce stupide chien ? Il n’essayait même pas de nous défendre ?! Le lâche ! J’aurais dû l’appeler Michaël !

—    Mais calmez-vous !! Cassandre ? Erwan ? C’est bien vous ? demanda une voix féminine, tentant maladroitement de dissimuler son angoisse.

Une voix… familière ?

—    Maman ? espérai-je à haute voix, en repoussant Erwan sans ménagement pour me glisser dans les bras rassurants de la première.

Mon frère ne m’en tint pas rigueur et m’imita aussitôt. Le bruit de frottement, c’était en fait celui de sa manche contre le mur alors qu’elle avançait en aveugle à travers le couloir. Cela n’avait jamais été une racine avançant perfidement vers nous pour nous réduire en charpie. Poilu vint se coller dans nos jambes, envieux de partager avec nous ces retrouvailles inattendues. Elles nous avaient fait frôler la crise de nerfs, mais soulageaient à présent nos esprits tourmentés par le cataclysme qui s’abattait à l’extérieur.

—    Qu’est-ce que tu fais là ? Et c’est quoi ce délire dehors ?! gémis-je dans ses longs cheveux bruns qui sentaient la camomille.
—    J’ai fermé la boutique un peu plus tôt à cause d’un problème informatique. La caisse ne voulait plus rien entendre… et le terminal des cartes bancaires encore moins… Le technicien ne pouvait pas passer avant demain matin, alors j’ai préféré rentrer que de m’énerver dessus. Mais dix mètres avant les portes du parking souterrain, ça… ça a commencé… nous apprit-elle sans relâcher son étreinte.

Elle s’arrêta quelques instants, plus pour tenter de reprendre le contrôle de ses cordes vocales qui commençaient à chevroter que par besoin de reprendre son souffle.

—    Le portail ne répondait plus à la télécommande, alors je suis descendue. J’ai balancé mes talons et me suis ruée comme j’ai pu vers l’accès piétons.

Je n’arrive toujours pas à croire que je sois arrivée jusqu’ici en un seul morceau… se retint-elle d’ajouter.

—    On fait quoi maintenant, m’man ? On attend que quelqu’un vienne nous aider ? L’armée est là, de toute façon, hein ? Elle… elle se bat contre ces… choses, hein ?! la supplia Erwan.

Mais je crois qu’aucun de nous trois n’y croyait réellement… Maman nous libéra gentiment après nous avoir ébouriffé les cheveux, fouilla dans la poche de son pantalon d’été et en retira un trousseau de clés. Nous lui emboîtâmes le pas sans discuter lorsqu’elle se dirigea vers la grille d’accès aux petites caves personnelles des habitants de l’immeuble. La galerie se trouvait entre la cage d’escaliers et le parking souterrain. Un rugissement se fit soudain entendre, me glaçant le sang d’effroi. Le sol trembla violemment sous nos pieds et les veilleuses rendirent l’âme à leur tour, nous plongeant dans une obscurité totale qui ne nous aida pas à garder notre calme. Poilu courait autour de nous en des rondes insensées, jappant et aboyant tour à tour pendant qu’Erwan suffoquait à moitié sous des sanglots incontrôlés et des cris désordonnés. Je gardais pour ma part le silence, trop pétrifiée pour témoigner la moindre réaction. Le calme finit par revenir dans le couloir et je lâchai le bras de ma mère pour m’écarter le temps de rendre mon goûter. La terreur continua cependant de me tordre le bas du ventre alors que la grille s’ouvrait en un sinistre grincement, comme pour nous annoncer que ces caves seraient plus notre tombeau qu’un véritable refuge face à l’apocalypse.

Ma mère la referma résolument derrière nous, et j’entendis dans le noir le bruit d’une clé tournant dans la vieille serrure tandis qu’elle la reverrouillait de l’intérieur. Elle fouilla dans le sac à mains qu’elle avait eu le temps de sauver du naufrage et en sortit son portable avec lequel elle éclaira bientôt les alentours immédiats.

—    Super !! On va pouvoir appeler les secours !! m’exclamai-je, soulagée d’un énorme poids.

Erwan poussa lui aussi un petit cri de joie, mais le visage de ma mère sur lequel rebondissait la lumière de l’écran se ferma dix secondes plus tard. Ses traits se teintèrent d’un désespoir que je refusais de contempler, et mon cœur sombra dans ma poitrine quand elle murmura finalement :« Pas de réseau… ».

L’Homme avait défié la Nature. Au nom du progrès, il avait sans cesse repoussé les limites de la science et des technologies. Il avait ignoré le réchauffement climatique, la disparition des forêts tropicales. Il avait exterminé un nombre impensable d’espèces animales et végétales, et massacré en tout temps ses propres frères à travers de cupides guerres. Il était à présent sur le point d’amèrement regretter ces œillères dont il s’était volontairement affublé, et allait payer le prix de ses innombrables erreurs, autant que celui de son arrogance…

Je ne saurais dire combien de temps s’était écoulé depuis le début des hostilités. Nous nous étions réfugiés au plus profond de la galerie et assis sur le ciment, aussi dur et froid que les derniers événements. Nous nous sommes serrés les uns contre les autres et je tenais moi-même Poilu tout contre mon cœur, tentant désespérément de calmer mon stress en caressant son épaisse fourrure. Nous avions tenté de discuter pour passer le temps autant que pour rompre ce silence angoissant. Un silence régulièrement brisé par de lourds rugissements et des tremblements de terre qui résonnaient jusque dans mes os et mon crâne. Mais nos voix brisées par la détresse et l’épuisement nerveux nous fichaient encore plus la trouille, alors maman s’est mise à nous bercer doucement, comme quand nous étions tout petits. Nous n’arrivions pas à parler de papa, c’était trop terrifiant de se dire qu’il était sûrement mort comme tous ces gens dehors… Elle chantonna à voix basse aussi longtemps qu’elle le put, puis nous finîmes envers et contre tout par nous endormir.

Erwan me réveilla lorsqu’un cauchemar vint agiter son corps frêle et qu’il balança bras et jambes dans tous les sens. Je récoltai quelques ecchymoses dans l’entreprise, mais maman parvint très vite à le calmer avec cette infinie tendresse et cet amour incommensurable qu’elle nous avait toujours témoignés. Elle ressortit son portable et vérifia l’heure. L’aube devait pointer dehors, mais aucun de nous n’avait le courage de sortir pour voir si le chaos s’était apaisé. Nous étions finalement parvenus à dormir quelques heures; les secousses avaient eu pitié de nous et nous avaient accordé un peu de répit.

—    M’man… J’ai faim… se plaignit mon petit frère alors qu’un gargouillement tonitruant s’élevait de son estomac.

Nous n’avions pas mangé depuis le goûter – rapide et léger – la veille en rentrant des cours, et nous ne pûmes nous empêcher d’éclater de rire malgré l’horreur de la situation. Un rire nerveux, un peu mécanique, qui nous soulageait pourtant mais qui mourut en une seconde dans nos gorges quand nous entendîmes les sinistres rugissements reprendre au loin… à peine quelques instants avant que les grilles protégeant l’accès à la galerie ne volent en éclat.

Maman laissa tomber son téléphone pour nous plaquer une main sur la bouche. Le clapet se referma en touchant le sol et nous replongea dans des ténèbres n’augurant rien de bon. J’écarquillai les yeux pour tenter de discerner quelque chose dans le couloir qui nous précédait, comme tous ces témoins à la curiosité morbide qui s’agglutinaient autour d’une scène de crime ou d’un accident de la circulation. Je sentais le drame s’apprêter à nous frapper à notre tour, et bien que je fasse partie des victimes, je ne pouvais détacher mon regard de l’espace devant nous. C’était peut-être ça le pire, au final… Sentir la mort venir, l’entendre racler contre le ciment, contre les murs de briques, mais ne pas voir exactement quand elle allait frapper, laissant nos cœurs se resserrer sous l’effet de l’anticipation et d’un indicible désespoir. Les racines contournèrent le chien – elles l’épargnèrent volontairement malgré les efforts qu’il prodiguait pour nous protéger, mais je sentis juste après une liane rugueuse s’enrouler autour d’une de mes chevilles et tout devint plus noir encore…

Cruelle Expiation © Thalyssa, 21/11/2012

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