Un Océan de Larmes

Le monde de Kerael était partagé entre deux continents, séparés par un vaste océan réputé infranchissable. La plupart des voyageurs s’entêtant à braver l’interdit périssaient en mer et rares étaient les élus à pouvoir se vanter de connaître les deux faces de leur planète. De nombreux mythes et légendes sont nés de cette étrange particularité. Les versions diffèrent d’une nation à l’autre, mais il en est toutefois une plus répandue que les autres. Prenez place autour de cet âtre chaleureux, au cœur d’une vieille auberge médiévale. Installez-vous confortablement, une boisson à la main, tendez l’oreille et laissez-vous bercer par la voix envoûtante de l’Ancien du village d’Ivengay, celui qui détient toute la sagesse et qui enseigne aux nouvelles générations pourquoi une mer, qui devrait être source de vie, ne sème finalement que mort et chagrin…

Notre histoire remonte très loin dans les Âges, à la création même de Kerael. On raconte qu’à l’époque, les premiers hommes n’en avaient pas encore foulé le sol. C’était le temps des dieux-créateurs qui avaient savamment mesuré la terre, l’eau, l’air et le feu, pour que l’équilibre soit parfait. Il était grand temps de laisser la Vie éclore en son sein. Les animaux et les Elfes vinrent ainsi compléter le tableau, et du haut des cieux, Aniya, la grande Déesse-Mère, veillait sur La Création. Les autres dieux étaient partis s’amuser plus loin, déjà lassés de cet énième chef-d’œuvre. Les Elfes témoignaient beaucoup de respect à Aniya, tant pour leur avoir accordé vie et magie que pour continuer à prendre soin d’eux.

Mais au bout de quelques siècles, la pauvre déesse finit par se sentir bien seule et Elle en arriva à envier les Elfes qu’elle voyait procréer et s’épanouir au sein de familles unies et aimantes. Le cycle des saisons s’en retrouva perturbé et les êtres terrestres s’enquirent sur les autels de la raison de ce dérèglement quand tout jusqu’ici n’avait été que paix et harmonie. Apprenant la détresse de leur Mère, les membres du Grand Conseil elfique se consultèrent et sillonnèrent les orphelinats du continent à la recherche du plus bel enfant que Kerael portait alors. Leur attention fut attirée sur des faux-jumeaux dont la mère était morte en couches et dont le père ne voulait entendre parler. Les yeux couleur améthyste du petit garçon étincelaient déjà d’une douce joie de vivre et d’un caractère éveillé. Une chaleur ineffable semblait émaner de son corps minuscule, malgré des cheveux aussi noirs qu’une nuit sans étoiles. Lorsque le représentant du Grand Conseil décida qu’il serait l’Élu, le nourrisson se mit à hurler au plus fort de ses fragiles poumons, refusant d’être séparé de sa sœur dont les cheveux d’un roux intense n’avaient d’égal que son tempérament agité et sa gloutonnerie à l’heure des repas. Les sages firent maintes et maintes tentatives, mais aucune solution ne fut trouvée. Les deux enfants furent ainsi proposés ensemble à Aniya lors de la Cérémonie de Fin des Glaces. La Déesse offrit l’immortalité aux deux bébés et les emmena avec une grâce infinie au Royaume des Cieux.

On raconte que Kerael connut alors son grand Âge d’Or et bénéficia d’une prospérité inédite dont on dit qu’elle ne fut plus jamais égalée par la suite. Aniya était heureuse, Elle n’était plus seule et son épanouissement personnel la rendait encore plus généreuse qu’à l’accoutumée. Les enfants grandirent et devinrent adolescents ; ils n’arrêteraient leur croissance qu’une fois adultes. Mais le Destin semblait bien décidé à s’acharner sur la pauvre déesse qui s’évertuait pourtant à faire le bien autour d’elle. Rayann, le petit garçon empreint de douceur, et Junn, la jeune chipie qui redoublait chaque jour d’espièglerie, rivalisaient d’ingéniosité pour attendrir leur sainte Mère, jusqu’au jour où ces talents se muèrent en disputes. De plus en plus régulières et chaque fois plus violentes. Aniya fit tout ce qu’elle put pour apaiser leurs esprits et trouver un compromis. Elle affirma encore et toujours combien elle les aimait tous deux avec la même intensité, que cet amour leur était garanti pour l’éternité. Mais ils étaient tels à l’image des jeunes Elfes sur Kerael : têtus, effrontés, avides de tester leurs limites, de prouver leur valeur, et quelque part, de s’imposer à l’autre.

Aniya aurait pu prendre son mal en patience, le temps que les jumeaux ouvrent les yeux sur le sens réel de la Vie. Malheureusement, du fait de leur condition divine, des cataclysmes s’abattaient sur le monde elfique à chacun de leurs conflits. Cela commença par des tempêtes, puis dégénéra en d’épouvantables séismes jusqu’à l’apparition des Fléaux. Les tribus furent décimées par des épidémies toutes plus redoutables les unes que les autres, l’eau se changea en rivières de sang et des monstres apparurent aux quatre coins de l’unique continent constituant alors le territoire des mortels. Le roi Solak perdit son premier né un an après sa venue au monde. Il régnait avec justesse et respect sur l’ensemble des tribus elfiques, et sa douleur fut proportionnelle à sa grandeur d’âme. La reine Celcia perdit tout espoir de le revoir sourire un jour et s’agenouilla devant un autel dédié à Aniya pour Lui faire part de son incompréhension. La Déesse réalisa qu’Elle ne pouvait plus fermer les yeux sur ce qui se passait. Elle était Elle-même mère et se sentait horrifiée de voir le deuil étreindre tant de cœurs innocents. Elle était seule responsable de tous ces malheurs et sacrifia son bonheur pour celui du plus grand nombre. Elle priva ses enfants de l’immortalité qu’Elle leur avait offerte pour qu’ils restent à jamais auprès d’elle, et se hâta de séparer leur Essence de leur enveloppe charnelle avant que celle-ci ne dépérisse. Ils avaient passé plusieurs siècles dans les Cieux et auraient succombé de vieillesse en à peine quelques secondes si Elle n’avait rien fait. Elle les fit renaître sur Kerael, là où leur place avait finalement toujours été. Rayann fut confié aux bons soins du couple royal pour leur redonner foi en la Créatrice et Junn fut éloignée à l’autre bout du monde dans l’espoir que cette sombre histoire ne vienne plus jamais à se répéter.

La paix fut restaurée et les Elfes purent reconstruire vies et cités près les multiples tumultes qu’ils avaient dû affronter au fil des dernières décennies. Personne ne connaissait la nature des deux enfants qu’Aniya avait rebaptisés Lansei et Izalys pour mieux brouiller les pistes. Inconscients de leur vie antérieure, les jumeaux ne nuisaient plus à l’équilibre de Kerael et la prospérité revint rapidement gonfler cœurs et bourses. Jusqu’au jour où un arbre sinistre, d’une espèce encore inconnue, étendit ses racines depuis le bout du monde. Le phénomène prit de l’ampleur ; des ambassadeurs furent envoyés pour éradiquer la vermine mais ne revinrent jamais. Le réseau des racines maléfiques se ramifia lentement mais sûrement, pompant avidement toutes les ressources des terres qu’elles traversaient et ne laissant derrière elles que d’arides déserts. Le royaume de Solak constituait l’un des derniers refuges pour les différentes nations elfiques. Un bouclier magique protégeait la cité et ses alentours immédiats grâce aux pouvoirs d’une Pierre Ancestrale datant de l’Âge de la Création. Aniya avait consenti à leur en révéler l’emplacement pour gagner du temps et comprendre l’origine de cette terrible manifestation.

Les racines ténébreuses s’agglutinèrent en périphérie des terres royales et finirent par entièrement recouvrir le dôme qui céda sous leur poids. Des quartiers entiers furent anéantis en un battement de cils et la panique s’abattit sur les réfugiés. Le souverain et ses plus vaillants soldats sortirent du palais et rejoignirent la racine principale qui plongeait déjà dans le sol pour en puiser toutes les richesses. Contrairement à ses ramifications, celle-ci émettait une étrange lueur bleutée et finit par se fissurer pour céder le passage à une jeune femme d’une indicible beauté, aux cheveux flamboyants et aux yeux rubis. Elle s’avança sans peur vers les troupes armées et parla un ancien dialecte dont les échos se répercutèrent dans toutes les rues de l’enclave. Sa voix résonna jusque dans l’esprit du prince Lansei, aussi aimé des Nations que pouvaient l’être ses parents. La garde rapprochée et la reine Celcia tentèrent de l’empêcher de céder à l’appel de la sirène, mais Lansei refusait de voir d’autres citoyens périr s’il restait encore une chance de calmer la furie. Il déboucha sur la grande place où une racine avait défoncé les margelles d’une large fontaine. Des eaux limpides aux reflets arc-en-ciel se déversaient sur le sol pavé comme si elles tentaient de fuir les lieux. Lansei s’approcha avec hésitation, le cœur tambourinant dans la poitrine, et le sourire de la jeune femme se fit plus mauvais que jamais. Solak ordonna à son fils de retourner se mettre à l’abri mais celui-ci refusa d’obtempérer. Il se planta face à la racine et éleva la voix pour s’enquérir des volontés de leurs envahisseurs.

Izalys éclata de rire et lui demanda s’il était sérieux, s’il ne se souvenait réellement de rien. Le prince écarquilla les yeux. Il ne comprenait pas où l’étrangère voulait en venir, mais sentit ses genoux se dérober sous lui quand un éclat d’un bleu profond, fusant hors de la racine, vint le foudroyer en plein cœur. Il s’écroula par terre – les escortes se ruant aussitôt vers lui pour lui porter secours – mais se releva avant qu’elles n’aient le temps de le rejoindre. Des souvenirs d’une vie antérieure lui vrillaient le crâne à un rythme effréné, le déchirant de l’intérieur. Solak attrapa son fils par les épaules et le secoua énergiquement, mais Lansei semblait ne plus être qu’une coquille vide. Le roi se tourna vers la diablesse et se mit à l’invectiver. Il ne cessa sa diatribe que lorsqu’il se sentit retenu par le bras. Il fit volte-face et se retrouva nez à nez avec son fils dont les joues étaient striées par des larmes de regret et de culpabilité.

—   Tout ceci est ma faute. Votre premier enfant est mort… par ma faute. Et maintenant, ceci… Cela ne s’arrêtera jamais. Pas tant que l’un de nous n’aura pas cédé à l’autre, chuchota-t-il sans que son père ne comprenne exactement ce qu’il se passait.

L’air sombre qui déformait les traits d’habitude si joviaux de la chair de sa chair ne l’inquiéta que plus encore.

—    Lansei, mais que racontes-tu ?

Un lourd silence s’abattit sur la place envahie par les eaux et cernée de racines protubérantes. Lansei baissa les yeux, incapable d’affronter le regard de ce père qu’il avait privé de toute joie pendant si longtemps. Il l’avait souvent surpris en train de se recueillir sur la tombe de cet aîné qu’il n’avait jamais connu.

—   Nous avons des choses à régler, mon cher frère ! l’interpela Izalys, un plaisir perfide transparaissant dans la voix.
—   Tout ceci ne t’a apparemment pas servi de leçon ! Mère nous a faits renaître sur terre pour que nous ressentions la douleur de ceux que nous torturions puérilement, mais…
—   Oh je t’en prie, ne sois pas si mélodramatique ! le coupa-t-elle tout en se délectant de l’expression ahurie du roi Solak. Cette vie sur Kerael n’est que parodie : nous valons tellement mieux, toi et moi ! Je te propose une trêve. Du moins, le temps de regagner les Cieux et de reconquérir tout ce dont Mère nous a injustement privés !

Les lèvres de Lansei s’étirèrent en un mince sourire quand son regard améthyste se posa sur un fragment de Pierre Ancestrale, laquelle avait éclaté en mille morceaux au moment où le bouclier qu’elle générait avait cédé. Izalys ne comprit ses intentions qu’un instant trop tard. Le jeune homme ramassa l’éclat dont les bords acérés lui mordirent cruellement la paume de la main et le planta avec fermeté dans la racine la plus proche. Une éblouissante lumière dorée envahit l’espace et se mêla au bleu de la magie d’Izalys pour former un doux vert. La racine transpercée tomba en poussières ; Izalys cria sa fureur et tenta d’inverser le phénomène, mais Aniya intervint pour soutenir ce fils qui avait enfin compris le but qu’Elle espérait tant les voir atteindre. Elle amplifia la réaction alchimique pour qu’elle puisse remonter jusqu’à l’arbre primaire à l’autre bout du continent. Les interminables racines se désagrégèrent et leurs poussières furent dispersées par la brise tandis que le tronc de l’arbre se figea dans la pierre. Le phénomène de pétrification s’appliqua à Izalys en commençant par ses jambes. Mais la jeune fille était tellement corrompue par la haine qu’elle préféra partager la malédiction avec son frère en lui saisissant le poignet plutôt que d’admettre sa défaite. Incapable d’en supporter davantage, la Déesse Aniya s’effondra et un océan de larmes s’échappa de ses yeux, provoquant un épouvantable déluge qui tua la majorité de la population restante. Les rares survivants ne purent éviter le contact du liquide salin qui leur fit perdre tout pouvoir. Ils devinrent les premiers Hommes et une nouvelle ère naquit sur les ruines de la précédente. Une ère où toute magie serait bannie…

L’unique continent se scinda en deux parties comme pour refléter le déchirement de la Déesse-Mère et les larmes qu’Elle avait laissé échapper s’engouffrèrent dans la faille pour donner naissance à l’Océan des Larmes. Un océan tourmenté qui porte en lui la même dualité que connurent les jumeaux, et qui abrite dans la plus profonde de ses abysses deux statues étrangement épargnées par le temps et l’érosion. Les statues d’une femme symbolisant le Mal à l’état pur et d’un homme meurtri qui n’aurait sans doute jamais retrouvé la paix après ses erreurs passées…

Un océan de larmes © Thalyssa Delaunay, 21/11/2012

Dernières corrections apportées le 05/02/2016

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